La Transmission et l'oeuvre d'art 


Ce texte a été écrit par Simon Chanson dans le cadre de la participation de l'Association Formats Libres à la 14ème édition du festival stéphanois Avatarium dont le thème était La Transmission. 

Il est parut originalement dans le journal/programme du festival (qui est par ailleurs un très bel objet remplis d'articles intéressants).


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La Transmission et l'oeuvre d'art :


La transmission est un concept omniprésent dans notre vie et dans nos rapports avec les autres. Dés que nous sommes « en contact avec » nous « transmettons à ». En art, autant que dans les autres domaines, la transmission a énormément d'importance.


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Dans mon dictionnaire, la transmission est l'action de transmettre quelque chose à quelqu'un.


Transmettre est lui construit avec le verbe « mettre » précédé du préfixe « trans- ». Le verbe Mettre signifiant littéralement « envoyer » et trans- signifiant « passer à travers », transmettre voudrait donc dire « Envoyer en passant à travers ».


La transmission est un concept important car signifie envoyer un message à travers quelque chose, un médium ou une personne. Le message passant « à travers » il y a interprétation et/ou déformation de ce message. Et en art le message, sa sensation et son analyse sont tributaires des moyens de transmission de l'œuvre.


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Dans le logiciel et dans le monde du développement informatique la transmission se formalise clairement par nécessité car les logiciels sont des « objets » techniques pris dans une industrie.
Par exemple le logiciel libre est un moyen de transmission qui assure le bénéfice du message au destinataire car il lui donne toutes les clefs pour comprendre et utiliser le logiciel et ce quel que soit l'usage que va en faire le destinataire.


Le logiciel propriétaire va, lui, donner accès au logiciel (souvent sous conditions) mais va enchaîner le destinataire avec des formats de fichiers incompatibles ou des outils volontairement non flexibles.


La transmission est alors volage : elle peut enchaîner le destinataire ou le libérer suivant comment le message est passé et à travers qui et quoi il est passé.


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En art c'est le contraire, il n'y a que peu ou pas de formalisation de l'acte de transmission qu'effectue l'artiste à son spectateur.


Bien sur il existe des textes d'artistes sur leurs œuvres, des interviews et diverses documentations mais les artistes préfèrent bien souvent faire et laisser la porte ouverte « aux interprétations et aux questionnements de leurs spectateurs ». Ce qui est, entre nous, une manière pour l'artiste de se décharger de la responsabilité du ou des sens que transmettent ses œuvres.


Alors qu'aujourd'hui (et de tout temps) il est justement de la responsabilité de l'artiste de mesurer et de façonner son œuvre de manière tomber juste.


C'est toujours déconcertant de tomber sur une œuvre photo-montage clairement anti-consommation réalisée avec un logiciel propriétaire. Hors utiliser un logiciel propriétaire aujourd'hui coûte de l'argent car les logiciels propriétaires performants ont un prix ou pousse au piratage, et dans les deux cas nous sommes dans une attitude de consommation et non dans une réflexion permettant de sortir du système consumériste.


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Quand on prend la transmission en compte la responsabilité de l'artiste vis-à-vis de son œuvre augmente en flèche.


Faire des œuvres devient difficile car la maîtrise du message, de sa pluralité de sens et surtout le fait d'assumer toutes ses lectures possibles rendent ardu la confection d'un propos complexe.
Reprenons notre photo-montage, s'il s'agit d'un photo-montage de photographies de famille destiné à être offert à votre grand-mère, le logiciel utilisé n'a que peu d'importance car le but et le propos de l'œuvre sont les mêmes : décorer le salon et faire plaisir à grand-maman.


En revanche si le photo-montage est exposé en galerie, en exposition ou en musée, ou dans un quelconque lieu publique, cela veut dire qu'il est là pour avoir un impact sur le monde et sur les personnes qui le verront.


Et donc suivant ce que le photo-montage représente le sens qu'il véhicule est déjà mis en perspective avec son lieu de monstration. Mais il est aussi mis en perspective avec les outils qui ont permis à ce photo-montage de voir le jour.


Pour bien comprendre ce dont je veux parler il faut en passer par un bref historique de l'utilisation des techniques dans l'art : jusqu'au 19ème siècle les techniques (peinture, dessin, sculpture, etc) doivent être maîtrisées à la perfection par les artistes pour être reconnues et que du coup l'artiste lui-même soit reconnu comme un artiste. Fin 19ème l'art se libère du naturalisme et de l'obligation de figuration juste (en partie grâce à la photographie et au cinéma) et se permet donc d'évoluer vers l'abstraction.


Enfin depuis les années 50-60 le monde de l'art a évacué la question de la perfection technique dont l'œuvre d'art doit faire preuve. La technique est devenue un sujet comme les autres et le sens de l'œuvre à d'autant plus d'importance (ce qui permet à des œuvres « pauvres » techniquement parlant d'exister et d'être reconnues).


Depuis, la lecture d'une œuvre d'art se fait de manière particulière suivant les artistes, chez l'un il faudra s'intéresser à la technique, chez l'autre non et chez le troisième les moyens de production sont important (dans le cas des œuvres issues de matériaux de récupération par exemple) ; et toutes les configurations sont légitimes.


Aujourd'hui nous privilégions le sens à la forme, notre culture des images nous permet de nous rendre compte qu'une œuvre formellement abouti est parfois vide de sens et à l'opposé nous pouvons être touché par un simple assemblage d'objets de la vie courante ne nécessitant aucune qualités particulières.


Ainsi le sens de l'œuvre nous atteint et nous est transmis, il arrive qu'on ne le comprenne pas (pour des questions de références par exemple) mais si l'œuvre montre de l'incohérence alors ce qui va nous atteindre n'est pas l'œuvre mais l'incohérence elle-même. Et ce message, cette transmission est la responsabilité de l'émetteur, l'artiste.


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Il y a donc une différence en art, entre de l'incompréhension - ou l'incohérence volontairement créée par l'artiste (comme certains films/livres où le dénouement révèle l'œuvre) - et le laxisme artistique prétextant que tel ou tel détail de fabrication, de conception, de production et de distribution de l'œuvre n'ont aucune importance car si le spectateur le voit, il devient alors une piste possible de lecture de l'œuvre.


Une différence entre créer une œuvre ouverte (au niveau des sens) et une œuvre annulant elle-même son propre effet sur le monde. Notre photo-montage anti-consommation réalisé avec un logiciel propriétaire est tout à fait démonstratif de cela : par sa maladresse il créé un sous-sens contre-disant son message premier qui démonte l'œuvre la rendant inintelligible.


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Ainsi est le poids de la transmission sur les épaules de l'artiste, devoir gérer entre le propos de l'œuvre, la manière dont ce propos va être transmis, les convictions et les actions de l'artiste lui-même (car il influence par sa seule existence la manière dont son propos sera perçu). Le propos sera-t-il effacé par la transmission ? Renforcé ? Rentreront-ils en contradiction ? Ou bien l'un éclairera l'autre sous un angle différent ?


 


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